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  • : Un jour, une œuvre, par Valérie Beck
  • : Créé en 2006, ce blog rédigé par Valérie Beck a évolué au fil du temps. Il est consacré principalement à la danse, mais est ouvert aux autres arts.
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Danser, telle la phalène sous la lune, le pinceau du calligraphe, ou l'atome dans l'infini 

                                              

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15 mars 2026 7 15 /03 /mars /2026 08:03

Lumineuse et candide Me de Tourvel ( Meg Tilly)

Ce livre, lu en 1988, m’avait laissé un souvenir fort : l’escalade de cruauté dont font preuve les deux héros qui amène drame et condamnation finale, nous laisse hébétés ; la mort de Valmont nous laisse sans voix, et les lettres de Madame de Rosemonde - humaine, digne, profonde- sur lesquelles s’achèvent presque ce roman, apportent tout à coup et de façon inespérée une touche d’humanité dont nous avions besoin après toute cette perfidie. Malgré tout, en refermant le livre, on est triste d’un tel gâchis. Naissent alors des sentiments contradictoires mais non dénués de compassion pour tous les protagonistes y compris pour Me de Merteuil devenue inhumaine au cours du roman, mais qui, prise à son propre piège de la vengeance, perd absolument tout à la fin du roman.

La relecture 38 ans plus tard ne change pas le ressenti de mes 25 ans. Ce roman m’a happée, exactement comme il l’avait fait à l’époque.

Voici donc quelques impressions :

Le talent de Laclos est multiple car les lettres qui construisent avec brio un récit déstructuré, disent autant qu’elles ne disent pas, ce qui fait que chacun peut s’approprier les personnages en fonction de sa propre sensibilité et de ce qu’il déduit « d’entre les lignes » ; ces voix qui s’entremêlent à la manière d’un opéra, nous incitent, tout en lisant, à démêler le faux du vrai et à percer la véritable identité des personnages masqués derrière leurs actes, ou plutôt ce qu’ils en disent dans les lettres. Jamais la lecture n’est passive, ce qui créée chez le lecteur une ardeur que j’ai rarement connue, hormis avec des écrivains comme Dostoïevski, par exemple.

 

A la fin du roman, on se dit que, dans cette société patriarcale, (et cela ne s’arrangera guère avec le Code Napoléon) les filles et les femmes ne peuvent qu’être vertueuses, chastes et pures pour conserver honneur et réputation, car si elles prétendent rivaliser avec les hommes, la condamnation est sans appel : Me de Merteuil finit défigurée, ruinée, mise au ban de la société : elle ne peut que quitter la France. Mais le pire, c’est que les autres femmes n’y gagnent rien. Cécile de Volanges, Me de Tourvel, Me de Volanges ou de Rosemonde ne sont pas épargnées par le malheur, et l’amertume le disputera au chagrin le reste de leur vie, quand elles ont eu la chance de la conserver.

Pendant tout le roman, on s’interroge, on cherche à percer les secrets des personnages, à comprendre leurs motivations profondes, leurs sentiments ; les nôtres, à leur égard, changent sans cesse, passant du jugement à la compassion, de l’incrédulité au dégoût, de l’admiration à la révolte.

Valmont ( Colin Firth) et Cécile de Volanges ( Fairruza Balk)

 

En refermant le livre, on admire le mélange d’indignation et de pitié que ressent Me de Volanges pour me de Merteuil, tout en sachant que la pitié disparaîtrait à coup sûr si cette dame apprenait exactement ce qui s’est passé entre Valmont et sa fille Cécile.  Heureusement, Me de Rosemonde a la sagesse de ne rien lui dire ; elle gardera pour elle-même et  jusqu’à la fin de ses jours les précieuses lettres : il y a eu assez de drames comme cela.

Et on se prend dans les jours qui suivent notre lecture à penser aux personnages, à ce qui serait advenu d’eux s’ils avaient fait tel ou tel choix, comme si c’étaient des personnes réelles.

Nostalgique d’une lecture qui nous a tenu en haleine et résonne encore dans notre cœur, on se rappelle que la même année, on a vu les Liaisons dangereuses de Stephen Frears, qu’on a franchement détestées, et le Valmont de Milos Forman l’année suivante, qui, lui, bizarrement, n’a laissé aucun souvenir si ce n’est que « ça n’était pas si mal ». Pourquoi ce souvenir flou ? Qu’à cela ne tienne, il faut le revoir.

Avec le prolifique Jean Claude Carrière, Forman s’est autorisé une relecture parfois très libre du roman, surtout en ce qui concerne son dénouement : le réalisateur fait le choix de montrer un Valmont libertin, coureur de jupon, qui abuse de Cécile, - en cela, la fidélité au roman est bien là, - mais déchiré par son amour pour Me de Tourvel, ET sa passion frénétique et presque inexplicable – ou plutôt   mille raisons nous viennent à l’esprit pour l’expliquer -, pour Me de Merteuil qui lui tient la dragée haute.

Chez Forman, Valmont campe un héros romantique avant l’heure ; c’est très inattendu dans ce dans ce contexte de libertinage. Comme le Faust de Goethe, il pourrait nous dire : « Ah, deux âmes vivent dans ma poitrine ». Il avoue se détester, mais il est incapable de faire triompher en lui la deuxième âme, celle qu’éclaire l’amour de Me de Tourvel. Quand Danceny le provoque en duel, il s’enivre la veille dans une taverne, arrive à l’aube ivre de vin et de fatigue, et se laisse tuer.  L’amour pour me de Tourvel a été impuissant à le sauver de lui-même ; sans doute en est-il conscient, comme d’être prisonnier de Merteuil qu’il a pourtant fini par détester.

On peut bien sûr ne pas adhérer à cette fin qui d’une part, gomme le tragique pour concentrer la compassion du spectateur sur Valmont lui-même, et d’autre part, change jusqu’au destin de chacun des personnages. Mais on peut aussi fermer les yeux : après tout, c’est une adaptation libre et le film s’appelle Valmont…. Amadeus du même réalisateur n’était pas non plus très fidèle au modèle, n’empêche, c’est une vision et un chef d’œuvre…

Alors ????

Et bien les personnages nous ont tenu en haleine dans des décors somptueux, parés de costumes d’une grande beauté ; l’ensemble nous évoque parfois des toiles de Watteau, et on sent poindre en nous sans en comprendre la raison, la nostalgie d’ un pays qu’on n’atteindra jamais mais qu’on porte en nous bien qu’on l’ait perdu ; les Allemands appellent cela « sehnsucht »

Quant à la dernière image, celle de me de Tourvel déposant une rose blanche sur la tombe de Valmont sous le regard d’un homme très âgé, sans doute son mari, elle nous hantera longtemps, tout comme l’inoubliable visage de Meg Tilly qui lui prête sa lumière, sa candeur et son immense simplicité. Cette rose résonne comme la dernière note qu’on entendrait, juste avant de mourir.

 

 

 

 

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