Je n’avais pas d’attente autre hier soir que de voir deux artistes que j’aime particulièrement, Legasa et Kang, danser ensemble ; malgré tout, ce Roméo fut presque pire que ce que je craignais, non à cause des rôles-titres, vraiment sublimes, mais de la production remontée à la va-vite avec des danseurs à contre-emploi dans les seconds rôles.
Si les deux solistes ont des qualités de danse et d’interprétation exceptionnelles – j’y reviendrai – le reste est à pleurer.
Les décors de Frigerio – voir cet article – sont massacrés – comment peut-on oser proposer des diapositives projetées en guise de décors, comme dans les tous petits théâtres sans moyen technique ? et les scènes à l’épée ont perud toute virulence et crédibilité.
Dans les seconds rôles, Tybalt mal dirigé, a tendance à surjouer et son maniement de l’épée lui pose vraiment problème. Sa brève apparition lorsqu’il recherche Roméo a déclenché des rires. Benvolio est à contre-emploi ce qui déséquilibre le trio formé avec Mercutio et Roméo. Le Seigneur Capulet manque de puissance, d’autorité et de sévérité. De ce fait, la scène de la robe tombe à plat ; enfin, la nourrice manque de gouaille, et Pâris est bien pâle.
Les danseurs ne sont guère aidés par un orchestre poussif, dans lequel vents et cordes ne parlent pas le même Prokofiev : chez les vents d’une lourdeur à pleurer, les cuivres, non contents d’enchaîner les fausses notes, n’offrent aucune harmonie avec les bois. Pour exemple, si une phrase commencée par une flûte, est continuée par un hautbois pour s’achever par un cuivre, on a trois tronçons hachés, ce qui coupe toute émotion.
Les tempi souvent trop lents gomment le panache, le lyrisme, la truculence, la violence, le drame de la partition.
Mais ce n’est pas tout : le corps de ballet est mal dirigé. Dans le premier tableau où doit monter la tension entre Capulets et des Montaigus, tout est mou, sans relief d’autant plus que la musique ne donne pas l’impulsion, la rage qu’on attend ; et on a beau écarquiller les yeux, il ne se passe rien. Le tableau final s’achève sur un arrêt sur image : Verts et Rouges doivent prendre une pause menaçante. Menaçante ? Pourquoi est-ce qu’on se met à les compter ? Est-ce qu’il ne manquerait pas des danseurs ? La scène a l’air vide ; est-ce que cela vient de la différence de hauteur des corps mal réglée ?
Heureusement, le charismatique Mercutio de Rubens Simon apporte de la vie dès qu’il apparaît, et son personnage, profondément attachant, voue une amitié sincère à Roméo, le formidable Pablo Legasa qui parle couramment le Noureev.
Legasa sait parfaitement jouer avec cette façon de désaxer le corps en commençant par un quart d’en-dedans avant de passer arabesque, ce que tant de danseurs font d'une façon scolaire la plupart du temps. Ou bien encore sa façon de changer brusquement de direction dans un saut qui s’achève à l’opposé de ce qui devrait se faire est exécuté avec un naturel confondant. Sa danse coule de source puisqu’il parle couramment le Noureev. Aucun effort dans sa danse, qui semble être directement insuffle par son âme. Je n’avais pas vu les variations de Roméo être dansées ainsi depuis la génération Legris-Hilaire des années 80 et pourtant, des Roméo j'en ai vus en 40 ans ! A ses côtés, la Juliette de Kang qui m'avait éblouie en reine des dryades, est d’une beauté à couper le souffle. Très vive, légère, mais aussi incisive quand il le faut, elle peut aussi donner à ses phrasés un moelleux qui nous laisse éblouis. La virtuosité technique de Kang est entièrement mise au service du personnage : en scène, on oublie Kang, on voit Juliette.
Les pas de deux s’envolent et saupoudrent toute la salle du feu d’un premier amour rendu passionnel par tous les obstacles qui se glissent au fil des scènes. On se retrouve soi-même en les voyant en état de grâce, tant les émotions emplissent l'immense salle de Bastille. Et pourtant, au fin fond du parterre, on est bien loin des artistes. Ce qui n'a pas empêché Roméo et Juliette de me faire souvent pleurer.
Pour clore, noyer d’aussi merveilleux artistes dans une production aussi mal remontée et soutenue par un orchestre aussi mal dirigé n’est pas digne de l’opéra de Paris.
De plus, quand auront-ils l’occasion de redanser ce Roméo ? Kang a pu le danser une seconde fois avec G.Diop, mais Legasa ? Quel gâchis d’artistes tellement plus habités que certains danseurs étoiles actuellement à l’ONP.
J'ai l'impression que Martinez n'a pas les coudées franches à l'opéra car sa programmation de l'année prochaine est à pleurer ! Qu'il y ait des créations, bien sûr, des ballets contemporains, cela va de soi, mais renier ainsi tout le passé de la danse à l'opéra, c'est comme de fermer toutes les salles du Louvre....

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