Ce qui bouleverse dans Barry Lyndon, c’est le destin de ce jeune homme, qui, dès le début du film, passe de l’amoureux éconduit par une cousine séductrice et sans scrupule, à celui de soldat dans l’armée anglaise, après qu’on se soit débarrassé de lui en organisant un faux duel au cours duquel son rival, le capitaine John Quin, a soi-disant trouvé la mort. Sa vie de jeune homme commence donc par un mensonge et une tromperie. Après le duel avec Quin, le voilà donc sur les routes pour échapper à la prison. Mais à peine est-il parti qu’il est détroussé par deux brigands de grand chemin qui lui subtilisent toutes ses ressources, cheval et argent.
Il réalise peu à peu que la vie est brutale et son regard sur le monde change. Ce n’est qu’un début, car deux passages dans l’armée anglaise où il pleure la mort du capitaine Grogan qui lui révèle en mourant la mise en scène du duel, puis prussienne où il est incorporé de force après avoir déserté, finissent de lui ouvrir les yeux sur le monde ; il côtoie ce que l’humanité comporte de plus violent, de plus corrompu. Mais bien que la voix off laisse entendre qu’il devient de la même trempe, nous, spectateurs, on n’y croit pas : car on voit un jeune homme se conduire avec courage et vaillance, défendre son honneur lorsqu’un soldat cherche à l’humilier, sauver la vie d’un capitaine pris au piège d’une maison en flamme au péril de sa propre vie, et faire son devoir de soldat. Cette voix off ironique, qui sait d’avance que tout sera perdu, s’amuse à commenter les évènements extérieurs tandis que l’image nous montre un autre personnage : désormais, il sera moins naïf et utilisera les mêmes armes que ses adversaires, pour ne plus être leur dupe. Du moins le croit-il car malheureusement pour lui, il se heurte à plus puissant que lui. Et c’est ce que nous dit le titre : Barry Lyndon.
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C'est-à-dire ? Ce jeune homme s’appelle Redmond Barry, et bien qu’il cherche après maintes épreuves, non pas à s’élever dans la société, mais à ne plus être piégé par elle en se mettant hors d’atteinte, il échoue ; il ne deviendra que « Barry Lyndon » c'est-à-dire que le nom de sa belle épouse, Lady Lyndon, s’ajoute au sien, mais sans que cela change en rien son statut social : il n’appartiendra jamais à l’aristocratie qui se joue de lui, en lui faisant croire qu’avec de l’argent, il pourra s’acheter un titre et être des leurs.
Mais le jeu continue : cette fois-ci, le ministre de la police prussienne lui demande d’entrer au service du chevalier de Balibari pour l’espionner, et on assiste à nouveau à une scène très émouvante : lorsqu’il se présente au chevalier pour prendre son service, Redmond fond en larmes comme un môme. La voix off nous explique que, face à son compatriote, l’exil l’a rendu si fragile qu’il se dévoile entièrement. Mais nous, spectateur, nous trouvons mille raisons à cela : la perte de son père mort en duel quand il était enfant, les nombreuses désillusions et trahisons, la violence et l’absurdité de la guerre ont fragilisé ce jeune homme à bout de force. Sans doute le chevalier devine-t-il tout cela ; ému par la sincérité avec laquelle il se confie à lui, il le prend dans ses bras pour le consoler.
Ces deux-là se sont bien trouvés qui grugent la frivole aristocratie prussienne éprise de jeux d’argent comme c’était le cas dans toutes les cours d’Europe ; mais cette association de malfaiteurs leur rapporte au final plus d’ennuis que d’agréments, car les puissants ont toujours le dernier mot, et c’est à une vie d’errance que sont confrontés Redmond et Balibari.
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Redmond réalise alors qu’il n’aura une vraie position dans le monde qu’en épousant une Lady. Les années ont réduit en cendre ses rêves d’amour, il est devenu pragmatique ; de toutes façons, à son époque, les mariages d’amour étaient rares. Pourtant, c’est en trompant Lady Lindon sur ses sentiments qu’il peut l’épouser. Il croit s’élever dans le monde, mais en reste exclu. Les têtes titrées ne veulent pas de lui dans leur coterie, et tout l’argent qu’il dépense pour tenter d’acheter un titre est de l’argent perdu. Il restera toute sa vie un petit Irlandais de basse souche. De plus, son beau-fils, lord Bullingdon, sera le seul héritier des titres et biens de son père.
Et c’est là que le destin se resserre, car cet enfant est plein de haine et mépris pour Redmond. Habilement, le film nous montre toute la violence dont Redmond est capable envers ce beau-fils qui incarne très précisément ce monde qui ne veut pas de lui. Mais l’amour paternel pour son propre fils le rachète aux yeux du spectateur – comme cette scène dans une barque, où, au milieu d’un lac paisible, il pêche tranquillement avec son petit garçon, leur chien à côté d’eux qui en dit plus long que n’en dirait 10 pages –
Puis survient la mort de l’enfant qui condensait tout l'amour de Redmond : à partir de là, il n’est plus qu’un survivant. Dans le dernier duel qui l’oppose à son beau-fils, il n’a aucun désir de vengeance ou de domination, car en perdant son fils, il a perdu le goût de vivre et de se battre au sens propre comme au figuré. Aussi, au lieu de tuer Lord Bullingdon qui, mort de peur, a fait partir son pistolet en le chargeant, Redmond tire par terre. Mais son adversaire, tout pétri de mépris et de haine, n’hésite pas à tirer son deuxième coup. Les règles de son monde sont étrangères à la compassion. On n’y respecte que ceux qui défendent âprement leur position sociale.
Une perte en amène une autre ; et c’est le retour en Irlande avec sa mère, amputé de la jambe gauche jusqu’au genou.
Mais Kubrick n’en reste pas là : il sait glisser de nombreux indices à droite et à gauche, et tandis que la voix off laisse entendre que Redmond va reprendre sa vie de joueur sur le continent, la fin du film montre Lady Lindon signer un ordre bancaire pour son ex-époux. Une date apparaît : 1789. Le monde de Lady Lindon est donc amené à disparaître, tôt ou tard, et tout en comprenant cela, le spectateur fait un lien avec Figaro dont voici le monologue qui aurait pu servir d’introduction au film :
« Parce que vous êtes un grand seigneur, vous vous croyez un grand génie ! …
Noblesse, fortune, un rang, des places, tout cela rend si fier !
Qu’avez-vous fait pour tant de biens ?
Vous vous êtes donné la peine de naître, et rien de plus.
Du reste, homme assez ordinaire !
Tandis que moi, morbleu ! perdu dans la foule obscure,
il m’a fallu déployer plus de science et de calculs
pour subsister seulement,
qu’on n’en a mis depuis cent ans à gouverner toutes les Espagnes ! »
Le dernier bandeau qui apparaît juste avant le générique final nous livre « la morale de l’histoire » : « C’était sous le règne de George III que les personnages précédemment mentionnés ont vécu et se sont querellés ; bons ou mauvais, beaux ou laids, riches ou pauvres, ils sont désormais tous égaux. »
Voilà qui laisse sans voix !
Il faudrait pour compléter cet article parler aussi de la musique, qui se répète en boucle, signifiant clairement que tous les efforts de Redmond le ramènent toujours à la case départ, de Lady Lindon, née du bon côté, mais qui n’a pas droit à la parole : elle ne parle jamais, sa voix passe uniquement par la musique ; de la caméra virtuose – cette scène dans laquelle toute la bonne société roule à terre en essayant de séparer Redmond de son beau-fils, de la lumière, de tant d’autres choses….
Mais ce sera peut-être pour d’autres articles.

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